Décortiquer la raison arabe afin de l’évaluer et la mettre au défi de son histoire et de son présent. C’est le
postulat de base de la pensée de Mohamed Abed Al Jabri, dont l’approche critique a redynamisé la pensée arabe en décadence depuis quelques siècles.
Comment définir une pensée arabe contemporaine? Une question à laquelle le philosophe Mohamed Abed Al-Jabri aura réfléchi toute sa vie.
Prenant le contre-pied d’une pensée orientale mystique, il défend l’idée que la raison et l’Islam ne se contredisent pas. Dans une trentaine d’ouvrages dont le plus connu est sa «Critique de la raison arabe», Al-Jabri s’est employé à démonter la genèse et la structure de la raison arabe. Et pour y parvenir, il a fait de la critique son cheval de bataille, à l’instar d’une grande partie de ses contemporains, à l’heure où l’idéologie gauchiste battait son plein. Pour lui, la critique est celle qui met la pensée en crise, afin de l’évaluer et de la mettre au défi de son histoire et de son actualité. C’est ainsi qu’en défendant l’intégration culturelle et intellectuelle des arabes, mais loin des théories du baasisme ou du nassérisme, il se met à dos plusieurs grands intellectuels marocains et arabes. Son ouvrage, «Le discours arabe contemporain» n’en est pas moins une réponse à Naguib Mahfouz, premier prix Nobel arabe. Et au Maroc, Abdallah Laroui constitue l’un de ses plus grands détracteurs. Al Jabri a en effet critiqué son esprit pro-occidental, en contradiction avec ses convictions panarabistes, ainsi que sa vision hégélienne de l’histoire, à laquelle Al Jabri préférait la vision Kantienne.
Ses recherches le conduisent à un postulat qu’il défendra au cours de son existence: la raison arabe se conjugue au pluriel. Le philosophe met ainsi en opposition une pensée orientale irrationnelle, incarnée par Avicenne, à celle maghrébo-andalouse rationnelle, cristallisée par Averroès. En effet, Al Jabri estime qu’Avicenne et les philosophes du Machreq en général étaient orientés vers une tendance spiritualiste dépourvue de rationalité, contrairement à Averroès et les philosophes du Maghreb qui ont opté pour le rationalisme et le matérialisme.
Son grand projet philosophique l’a également amené à étudier la Raison politique en Islam. Son objectif étant de participer à la mise en place de la démocratie dans le monde arabe. Car, selon Al Jabri, la société arabe contemporaine reste déterminée par les mêmes structures profondes depuis la naissance de l’Islam. Et le dépassement des trois déterminants empruntés à Ibn Khaldoun, que sont le dogme, la tribu et le butin, constitue la première étape dans la modernisation de la société arabe.
Mohamed Abed Al Jabri tire ainsi sa révérence en léguant un grand projet philosophique inachevé. Cet héritage colossal sera-t-il développé par une nouvelle génération de philosophes, ou bien la disparition du maître va creuser encore le vide intellectuel ressenti depuis le départ des grands noms qui ont fait la richesse culturelle du pays?


