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Les étoiles de Sidi Moumen

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«Dans les mêmes conditions, je serais devenu une proie»

Interview avec Mahi Binebine, Ecrivain, peintre et sculpteur.

Avec son 8e roman, «Les étoiles de Sidi Moumen», Mahi Binebine présente à la fois un témoignage cinglant, poignant mais aussi ahurissant par son évidence.

Après tout, tout le monde ne connaissait-il pas la misère des habitants de Sidi Moumen et des bidonvilles avoisinants? D’aucuns savaient qu’il s’agissait d’une bombe à retardement, mais personne n’a rien fait. Au départ, l’enfant de la médina de Marrakech voulait comprendre l’origine du drame du 16 mai 2003, mais il a fini par trop le comprendre. Au point de mettre de côté son projet de roman en 2006, après une première ébauche qui a duré 2 ans. De crainte de tomber dans l’apologie de l’horreur, «de justifier l’injustifiable», il ne le reprendra qu’en 2008. A sa sortie en 2010, il lui vaudra le Prix du Roman arabe.

Pour votre dernier ouvrage, vous avez fait l’exercice de vous mettre dans la peau d’un kamikaze, «Yachine». Comment avez-vous vécu cette expérience?
Mahi Binebine: Habiter un personnage, user de sa rhétorique est mon pain quotidien. Le fait de se mettre dans la peau du héros aide à comprendre et à décortiquer le mécanisme qui l’anime. Je me suis rendu à plusieurs reprises à Sidi Moumen. J’ai lu tout ce qui a été écrit sur les attentats. Le reste relève du travail de l’écrivain. Une fiction dans laquelle un jeune kamikaze auquel on avait vendu le paradis vient de mourir, mais ne trouve pas l’ensemble des merveilles promises. Il raconte alors sa vie et celles de ses compagnons d’infortune, comment ils ont peu à peu glissé dans les tentacules de la pieuvre. C’est un livre compliqué: d’un côté, il était hors de question de faire l’apologie du terrorisme, et de l’autre, j’étais bien obligé de comprendre que lorsqu’on naît dans la crasse, cerné par une décharge de 100 hectares comme seul horizon, on devient une proie facile pour les gourous.  Quand j’écrivais «Cannibales», j’ai rencontré de nombreux candidats à l’émigration clandestine. Ils ressemblent étrangement aux kamikazes. Aux uns, on vend Paris, Madrid ou Milan; aux autres, on vend les jardins d’Eden avec les houris et tout le tralala.


Le regard que vous portiez sur les kamikazes a-t-il changé?
Oui. Moins dur qu’auparavant. Les vrais méchants ne vont pas au charnier. Ils manipulent et complotent dans l’ombre.

Ne craignez-vous pas d’être accusé de défendre la terreur?
C’est un texte qui m’a posé beaucoup de problèmes. Il était hors de question de justifier l’injustifiable, mais en même temps, je voulais dire que ces gamins, aussi abject que soit leur acte, sont des victimes d’une mafia religieuse, d’un pouvoir démissionnaire et des nantis sangsues. Ce livre a fait couler beaucoup d’encre (surtout en France), on ne m’a pas fait ce procès-là.

Comment vous vous êtes entendu avec Nabyl Ayouch pour le film?
Nabyl Ayouch a acheté les droits d’adaptation cinématographique. J’en suis extrêmement heureux. Je suis très curieux de voir ce qu’il en fera. Maintenant, le roman m’appartient, mais le film sera le sien. Cependant, je pense qu’il aime la construction de l’histoire, et qu’il ne la dénaturera pas. Mais… à chacun son métier!

Vos pérégrinations sont-elles motivées par un besoin de changement, ou bien est-ce une quête de reconnaissance que vous craigniez de ne pas trouver au Maroc?
J’ai passé vingt trois ans en dehors du Maroc. J’ai trois filles: deux américaines et une française. J’étais triste de les voir grandir loin de Marrakech. Je voulais qu’elles vivent cette culture dans laquelle j’ai grandi. Je voulais qu’elles apprennent à parler l’arabe. Cela fait déjà huit ans que j’ai, en quelque sorte, recollé les morceaux. Et je m’en réjouis. Cela n’a rien à voir avec ma carrière.

Quand on est un féru de littérature, un sculpteur et un artiste né, comment peut-on enseigner les maths pendant des années?

J’ai commencé l’écriture à peu près en même temps que la peinture voilà maintenant plus de vingt ans. Ce sont deux modes d’expression complémentaires. L’écriture est un processus rationnel, demande une vraie réflexion, exige un raisonnement quasi-mathématique, ce qui n’empêche pas les envolées lyriques et autres digressions poétiques. La peinture en revanche relève de l’émotion pure, c’est une démarche presque irrationnelle (en tout cas pour ma part.) J’y trouve une liberté plus grande. Et les maths dans l’histoire? Rien de mieux pour structurer un esprit!

L’arrestation de votre frère a-t-elle d’une quelconque façon influencé vos orientations artistiques?
Mon frère Aziz a passé dix-huit années à Tazmamart. Cette absence du frère aîné m’a beaucoup marqué. L’enfermement est très présent dans mon univers pictural. J’ai écrit aussi un livre sur le sujet: «Les funérailles du lait» dans lequel je raconte l’attente d’une mère dont l’enfant a disparu.

Quels sont en général les thèmes qui vous passionnent et sur lesquels vous aimez travailler?
C’est mon huitième livre. Les sujets que je traite en général relèvent de «ce Maroc qui nous fait mal» comme disait Kheireddine. J’ai écrit sur l’esclavage, l’enfermement, l’arbitraire du pouvoir, la drogue, l’immigration clandestine, la misère des artistes… et là le terrorisme. Mon rôle en tant qu’écrivain, c’est de faire un constat. J’essaie de dépeindre mon temps avec le plus d’objectivité possible. Ce dernier texte s’inscrit donc dans la logique de mes combats.  Nous sommes là dans le troisième sous-sol de la condition humaine. Le texte est imprégné d’une tendre noirceur, d’un désespoir souriant. La décharge publique que j’y décris est à la fois transmuée en cimetière des ogres, en terrain de chasse au trésor, en scène de crimes et en royaume de la fraternité. On entre, sans prendre garde, dans la tête de ces déshérités. La violence est banalisée dans ce monde sans horizon, il n’y a pas de conscience possible ou même de prise de conscience. J’ai essayé de dire le pire sans en avoir l’air.

Que pensez-vous de l’évolution de l’art pictural au Maroc?
Le marché jusqu’alors embryonnaire est en train de se transformer en un vrai marché. L’engouement pour l’art contemporain semble s’installer dans notre paysage de façon pérenne. L’art plastique au Maroc, même s’il est jeune, n’a rien à envier à l’art occidental.  Il y a une génération d’artistes formés aux écoles des beaux-arts arabes, mais aussi d’Europe. Ils sont peintres, sculpteurs, graveurs, designers, photographes, vidéastes, animés par un vrai désir de liberté, détruisant sans complexe les limites matérielles de la peinture, purifiant son langage jusqu’à l’extrême, narguant l’expression esthétique convenue et ses codes. Ils emploient tous les procédés possibles et imaginables que leur offre le progrès techniques du nouveau siècle. Et même si ma peinture fait presque office d’antiquité, je trouve cela formidable.

Un autre projet de roman en préparation?
Oui, le prochain romain est en chantier… ça se passera dans un orphelinat… pour changer!

Propos recueillis par
A. N.
 

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